Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
~ À toi Philippe mon tendre ami ~
De Terence Carroll,
alias Caligula (dans la rue et autres lieux publics),
homme à femmes et de lettres
Nul mot et nulle larme ne vous dira le sens divin de la souffrance
que je porte en moi...
mais j'ai pris dans ma main tremblante une autre main tremblante
Mon cher, cher ami,
Il est 1 h 26, le long de mon insomnie je pense à toi, là-bas, si loin, reclus dans ton lit de douleur, et je veux te dire combien je t'aime.
Peut-être la beauté se spiritualise-t-elle dans la maladie et la langueur, et que de là te vient depuis tant d'années cette attraction vers les plaisirs qui meurtrissent le corps tant détesté, tant aimé pourtant - ah ! quand ne seras-tu plus ton intime ennemi ? -, quant à moi qui depuis si longtemps écoute la mélodie que tu portes, je veux encore auprès de toi partager les rêves de mondes étrangers, sous la nuit éternelle, que j'aime, sous la nuit éternelle et si douce, rêver à tes côtés aux étoiles pâles et invisibles, près de toi, toi !... toi mon frère pensif, au charme féminin, toi le solitaire, le nomade, toi qui connais la magie des mots, toi pareil aux dieux, poète sans poèmes, qui portes mille poèmes en toi, mais répugnes à toute naissance...
Ne t'incline plus sous la lourde tristesse, toi mon ami, toi qui t'analysant sans cesse coule aux flèches de ta pensée le poison qui te tue, à toi je parle, mon ami secoué de sanglots trop longtemps contenus, mon ami épuisé et fiévreux, tu n'es pas seul, et derrière les frayeurs de ton âme tourmentée, derrière ces jours et ces nuits qui jamais ne t'apportent le repos et la paix, pas loin il y a - crois-moi Philippe le monde n'est pas qu'infinie cruauté -, il y a le miracle, la fée, le paysage inconnu aux longs fleuves qui serpentent, il y a la lumière, et tout ça en toi, car ce qui fait palpiter les étoiles du firmament comme ce qui bat en tes veines c'est l'amour, et cette ardeur en toi non exprimée près d'une bouche aimante, te consume. Hélas, mon ami ! tu portes la mélodie en toi, mais aussi sous quelque honteux délice le manque suprême et la terrible hantise qui depuis l'enfance ouvre ton coeur telle une fleur sanglante.
Mon cher, cher Philippe, ne te laisse pas briser ! Ta voix inquiète de ces derniers jours m'alarme. La maladie, tu la vaincras, si tu le veux - ne produis pas la mort en toi. L'ennui ? Pourquoi t'abandonner au sort funeste et à l'infâme lassitude ? Dans un passé lointain, tu fus déjà abandonné ? Ne deviens pas ton propre bourreau ! Ce n'est pas ainsi qu'on échappe au malheur. Tu le sais. Tu fus agressé, tu deviens ton propre agresseur, c'est la psychanalytique logique: reproduire la violence en en modifiant les protagonistes, mais toujours pour résultat: la confusion, les larmes, la douleur.
Oscar Wilde, dans Le Portrait de Dorian Gray : "Je n'ai pas besoin d'argent. Seuls les gens qui paient leurs factures en ont besoin et je ne paie jamais les miennes." Sublime. Mot d'esprit du dandy qui se démarque imparablement du vulgaire. Mais Wilde vivait-il ainsi ? Non, bien sûr. Il y a la réalité, et il y a l'Art. Avoir l'esprit de sortir une telle réplique, là est la grandeur, et non pas en appliquer le propos.
Mépriser l'argent ? Qu'une belle somme arrive dans ton escarcelle, et te voilà comme meurtri, après pourtant avoir tant attendu, et tu dilapides. L'argent ! Quoi ? Ce n'était donc que cela ? Oui, ce n'est que cela, et les délices ou la souffrance sont bien autre chose, l'argent ne délivre pas du poids de la malédiction. Déchu, exilé, expulsé du ciel ? Le sort terrible auquel tu te sens prédestiné, tu le fixes toi-même, car quelque tragique folie te fait croire destiné à détruire ta propre vie.
Tu n'es pas la victime impuissante de la rage vulgaire du monde. La nature elle-même est par essence criminelle. Tu es étranger à ce monde, par là peu habile au commerce des hommes et des porcs. Et tu es plus fort que ce monde, car tu le regardes mais n'y mêles pas ton sang, tu préfères les labyrinthes de ta fantaisie - et par-dessus tout à ton chant il y a une morale, une élégance, et toi comme moi sommes là pour enluminer le ciel, et nous contesterons toujours l'heure fatale, et loin des petitesses de ce monde qui ne fait que mendier à Dieu une pauvre aumône, nous défierons ce Dieu fantoche, s'il le faut nous entraverons la marche des planètes, et nous sauverons - aux longs cheveux emmêlés - les pâles enfants perdus auxquels on a interdit de rêver.
2 heures... Je mets de l'eau à chauffer... La nuit est encore longue...
Je suis triste et seul, je t'embrasse, Philippe.
Mon cachot est sombre, le tien, tout autant. Bientôt nous sortirons,
mais gardons-nous de nous affaiblir !
Terence Carroll
Ce pli est à remettre à
Sir Philippe Daniel de Monjarret,
prince, dandy et esthète depuis l'orteil du pied jusqu'au sommet du front,
ignominieusement exilé au fond de la calamiteuse rue Riquet,
au 67, 6e étage, sans ascenseur et la gorge nouée