Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
Pas publié un seul article depuis quinze jours. J'écris tjrs autant, mais me suis mis à réfléchir avant de poster. Et le constat est clair. Impubliable.
Jusque-là, j'étais délibérément spontané, et aussitôt écrits, mes articles je les postais. Suffisait de cliquer sur le bouton. Je réfléchissais après - quitte à faire de nombreuses corrections. Mais c'était publié. Plus question de revenir en arrière.
Voilà. Le 25 octobre 2006 je publiais mes deux premiers articles. Date fétiche. Trois mois...
Fétiche. C'est cela, oui...
Mon très cher et meilleur ami, Philippe, auquel en guise d'article j'écrivais une lettre publiée dans ce blog ce 25 octobre, est mort. Philippe, oui Philippe vient de mourir, OD, un coup de fil me l'annonce. Exclu total, répudié par sa famille, je me suis occupé des obsèques. Et la date "fétiche".
Le 25 janvier, l'enterrement.
Relisant cet article, cette lettre - que j'avais pourtant je vous assure vraiment "travaillée" -, je me suis dit : "Bravo Terence, une fois de plus tu n'as pas su trouver les mots."
Mon meilleur ami est mort.
Je croyais, avec le travail commencé dans ce blog, parvenir à donner du sens à mes divagations, à porter mon imaginaire, à diffuser, savamment traduite, ma vision du monde, au fond je me donnais une espèce de mission d'amour - tout en jouant sur des personnages sinistres - incarner mes démons me paraissait le prolégomène incontournable.
Philippe est l'un des trois êtres de la "vraie vie" qui lisaient mon blog. Le deuxième étant ma petite soeur adorée, le troisième étant une ex - laquelle, je la comprends ô combien, même en changeant son prénom, me dénie le droit de parler d'elle ici - je tiens à son amitié et n'ai qu'une parole.
Bref ! Les frissons et les vertiges j'aime, la proximité de la fatalité - ainsi que je l'ai écrit dans deux articles où j'évoquais Sarah Kofman -, j'aime tout autant...
Et voilà que...
Se permettre de mourir, quelle faute de goût ! écrirait Terence le hors-la-loi.
A l'instar de georges Bataille, j'ai tjrs privilégié la quête érotique comme moyen d'approcher la mort.
Georges Bataille - commentant le cri de sainte Thérèse d'Avila - "Je meurs de ne pas mourir !" - écrit :
"Elle perdit pied, elle ne fit que vivre plus violemment, si violemment qu'elle put se dire à la limite de mourir, mais d'une mort qui, l'exaspérant, ne faisait pas cesser la vie."
Ainsi que je le précise dans mon "message d'accueil", je n'ai qu'une seule certitude (> "Le démon de Milton...).
Mais la puissance de l'écriture !
Puissance ? Ou vanité ? Ainsi que l'écrit l'excellent essayiste Pierre Ajame, le romancier a tous les droits, et notamment d'affirmer : "Justine mit quinze ans à mourir." Justine mettra donc quinze ans à mourir. Le romancier a mis trois secondes à l'écrire, le lecteur une seconde à le lire.
Et voilà ! Le sens de la formule. Ce qui est une force chez le critique ou l'essayiste est une faiblesse chez l'écrivain. Le sens de la formule est un truc élémentaire - qui tue le propos en un clin d'oeil, ce qui est d'ailleurs l'une des différences essentielles avec l'écriture cinématographique.
Sur ce thème revient immanquablement en ma mémoire le mot d'un type qui n'avait rien d'un écrivain, et était de surcroît un serial-killer : "L'aspect le plus attirant d'un charmant cadavre est l'absence de conversation futile après l'amour."
Le sens de la formule.
L'écrivain se contrefout de l'impactance. Il impose sa vision - qui d'elle-même s'impose. La vision EST le style. Baudelaire :
"[...] Le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts !"
Evoquer Baudelaire - décidément tjrs de buissonnières analogies en digressions séductrices, ô mes sirènes - de moi illico me lie à Albert Camus ! Dans "L'Homme révolté", Camus parle du dandy comme le type même du rebelle métaphysique.
Je n'en dirai pas plus - juste ce petit paradoxe pour t'allécher et te faire relire Camus.
Cet imbroglio pour en venir à la première dédicace de ce blog : SARAH KANE.
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Sarah Kane et le théâtre de la cruauté
Il est possible de comparer Sarah Kane et Antonin Artaud sur de nombreux points, comme cela a déjà été fait d'ailleurs. En effet, le théâtre de la cruauté présente de nombreuses analogies avec le "In-Yer Face theatre", et en particulier avec les œuvres de Sarah Kane : langage cru, violence, incompréhension du public - du moins au début, volonté de créer des formes nouvelles, etc. Le destin tragique de ces deux dramaturges peut aussi les rapprocher, leurs souffrances psychologiques précipitant leur fin. Le théâtre fut, pour Artaud, le seul moyen d'expression possible de ses atroces souffrances mentales. Il écrit d'ailleurs dans une de ses lettres ces mots qui aurait pu être de Sarah Kane : « Ma vie mentale est toute traversée de doutes mesquins et de certitudes péremptoires qui s'expriment en mots lucides et cohérents. Et mes faiblesses sont d'une contexture plus tremblante, elles sont elles-mêmes larvaires et mal formulées. » De même, le suicide de la jeune écrivain britannique la fait entrer dans l'univers artaldien de la poésie de la cruauté, car Artaud rend hommage au créateur qui a "su se priver en lui de quelque chose pour le donner à son œuvre, se priver d'un jour d'existence pour laisser vivre son œuvre à sa place, car son œuvre le lui rendra". Si les analogies entre ces deux auteurs sont légion, c'est cependant sur un point bien précis que nous allons comparer leurs œuvres : celui de la parole. La parole a au théâtre un statut particulier. C'est par elle que le personnage se constitue et que se crée le monde autour de lui. Antonin Artaud s'est intéressé toute sa vie à la question de l'énonciation et de son sujet au théâtre. Sur la scène, lieu même de l'acte énonciatif ,est proféré un discours ayant un double destinataire, l'un direct, le personnage, l'autre indirect, le public. Chaque acteur y prend en charge le discours du personnage qu'il incarne et se met ainsi en place l'univers imaginaire de l'auteur. Sarah Kane a créé une dramaturgie dans laquelle la parole, au même titre que le corps et la mise en scène, définit le langage dramatique de la cruauté. Sans avoir lu Artaud au moment où elle rédige Purifiés, elle élabore malgré tout un théâtre qui met en scène les grands principes de l'auteur du Théâtre et son double. Dans cette œuvre, Artaud affirme qu'au théâtre la cruauté se confond avec la vie et ses pulsions, avec la mise en scène du décor, des corps, des voix et des mots. Dans le Second manifeste du Théâtre de la cruauté il précise les conditions de mise en scène de cette forme de théâtre, qui est pour lui le seul moyen d'expression possible de la cruauté de la vie : « Le Théâtre de la Cruauté a été créé pour ramener au théâtre la notion d'une vie passionnée et convulsive ; et c'est dans ce sens de rigueur violente, de condensation extrême des éléments scéniques qu'il faut entendre la cruauté sur laquelle il veut s'appuyer. Cette cruauté qui sera, quand il le faut, sanglante, mais qui ne le sera pas systématiquement […] » Si Artaud envisage les supplices, les tortures, c'est d'abord pour souligner le déterminisme du "bourreau suppliciateur qui se soumet avec lucidité à la nécessité". L'idée de "lucidité" nous semble fondamentale et indissociable de la cruauté. C'est celle du bourreau, implacable, comme le dit Artaud, mais c'est aussi celle de sa ou de ses victimes qui subissent, en même temps que les pires tortures physiques, la domination langagière de leur tyran. En effet, qu'est-ce que le langage ? C'est la conséquence de la domination de l'homme sur son semblable, c'est ce moyen illusoire qui lui fait croire qu'il maîtrise son discours alors que, selon Artaud, les mots que nous employons sont déjà usés puisqu'ils appartiennent à un code partagé par tous.
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Je cite mon texte bien que je le trouve parfaitement nul - s'autoflageller en toute mauvaise foi, quel pervers, me chuchotent les Amazones qui m'offrent leur corps et contre moi jouent à se brûler de mes étreintes -, pour en appeler à lire ou relire Sarah Kane.
En particulier mon petit préféré, "4.48 Psychose", qu'elle écrivit juste avant son suicide à 27 ans - pendue au moyen de l'un de ses lacets de chaussures dans la cellule de son HP.
Ce qui nous renvoie, pour le coup sans forfanterie, à notre cher Antonin Artaud - qu'on retrouva mort dans une singulière position : il laçait une de ses chaussures.
La boucle était bouclée.