Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
Oscar Wilde ! Peut-être celui à qui je dois le plus, et envers lequel j'ai une telle reconnaissance que - ne serait-ce que pour lui seul - je n'ai pas le droit de craquer.
Bien sûr, dans mon Panthéon il y a des âmes exceptionnelles auxquelles je voue un culte qui va parfois jusqu'à l'extase mystique - tels Dostoievski, Virgile, Lautréamont, Baudelaire, Hamsun, Byron, La Motte-Fouqué, Nietzsche, Lou Salomé, Ladislav Klima, Dorothy Allison, Timothy Leary, Henri Michaux, Jean Genet... et mille autres.
Mais Oscar Wilde c'est le petit frère que je n'ai jamais eu. Beau, dandy impeccable, aussi fort que Byron pour le charisme, aussi brillant que le marquis de Chamfort en toutes sociétés, et surtout... aussi lucide et généreux que le Christ !!!
Bon, ça c'est moins vendeur, et personne n'en parle.
C'est autant un plaisir qu'une dictée de ma conscience que de te faire partager qqs lignes d'un des plus beaux livres qui soient : le De Profundis d'Oscar Wilde.
Juste préciser qu'il écrivit ça durant ses derniers mois de prison, fin 1896 et début 1897. Il rédigea ce texte à l'attention de l'être qu'il aimait - mais aussi à tous ceux qui désespèrent à force de douter du sens profond de leur souffrance.
Les seuls êtres parmi lesquels j'aimerais me trouver désormais sont les artistes et les créatures qui ont souffert : ceux qui savent ce qu'est la beauté et ceux qui savent ce qu'est la douleur. Personne d'autre ne m'intéresse.
Je n'exige rien de plus de la vie. Je me soucie simplement de mon attitude mentale. J'ai le sentiment que n'être pas honteux d'avoir été "puni" est l'un des premiers résultats qu'il me faudra atteindre et pour ma propre perfection et parce que je suis si imparfait.
Puis il me faudra apprendre à être heureux. Je le savais jadis, ou plutôt croyais le savoir - par instinct. Jadis, c'était tjrs le printemps dans mon coeur. J'étais, par nature, apparenté à la joie.
Jusqu'au bord, j'emplissais ma vie de plaisir comme on pourrait emplir jusqu'au bord une coupe de bon vin. J'envisage maintenant la vie sous un angle entièrement nouveau, et même simplement concevoir le bonheur m'est presque impossible.
Je me souviens avoir lu dans Renaissance de Walter Pater - ce livre qui eut sur ma vie une si étrange influence - que Dante place dans les bas-fonds de l'enfer ceux qui, volontairement, vivent dans la tristesse.
J'avais alors, à la bibliothèque du collège, cherché, dans La Divine Comédie, le passage où, sous le lugubre marais, gisent ceux qui étaient "maussades dans la suavité de l'air", répétant à jamais en leurs soupirs : "Tristi fummo / Nell' aer dolce che dal sol s'allegra."
Cette idée me semblait absolument fantasque, la mélancolie typiquement la sorte de péché qu'inventerait un prêtre ignorant de la vie réelle. Et que Dante eût pu être si dur pour ceux pris dans les rênes de la tristesse ou du désarroi ? Je ne pouvais le comprendre.
Pourtant je ne savais pas encore que ce désespoir serait un jour au sein des tentations de ma vie.
A la prison de Wandsworth, j'aspirais à la mort. C'était mon seul désir. Qd je fus transféré ici et que, après deux mois passé à l'infirmerie, je constatai que ma santé s'améliorait, je fus pris de fureur.
Je décidai de me suicider le jour même de ma sortie de prison.
Au bout d'un moment, ces funestes dispositions disparurent et je résolus de vivre...
Mais de me revêtir de mélancolie comme un roi se revêt de pourpre, de ne plus jamais sourire, de transformer en maison de deuil toute demeure dont je franchirais le seuil, d'obliger mes amis à régler lentement leurs pas sur ma tristesse, de leur apprendre que la mélancolie est le vrai secret de la vie, de les affliger d'une douleur étrangère, de les accabler de ma propre peine.
Mes sentiments sont aujourd'hui absolument différents. Il serait à la fois ingrat et cruel à moi d'avoir l'air triste au point que, mes amis venant me voir, ils devraient avoir l'air plus tristes encore pour me témoigner leur sympathie... Il me faut réapprendre la gaité et le bonheur.
Mes humiliations et ma détention m'ont appris le vrai désir de vivre. Car j'ai maintenant devant moi tant à faire que je regarderais comme une affreuse tragédie de mourir sans en avoir réalisé au moins une petite part.
Je vois désormais dans la vie des développements inattendus, chacun d'eux offrant un nouveau moyen de perfection. J'aspire à vivre pour pouvoir explorer ce qui est pour moi rien moins qu'un nouvel univers.
La douleur et tout ce qu'elle enseigne est mon nouvel univers.
J'étais accoutumé à vivre entièrement pour le plaisir. Je fuyais toute souffrance et toute peine. Je les haïssais toutes deux. J'avais résolu de les ignorer dans toute la mesure du possible, c'est-à-dire de les traiter comme des sortes d'imperfections.
Elles étaient exclues de mon système de vie. Elles n'avaient aucune place dans ma philosophie. Ma mère, qui avait une notion plus complète de la vie, me citait souvent ces vers de Goethe :
Celui qui, jamais, ne mangea son pain dans la douleur,
Qui jamais ne passa les heures nocturnes à pleurer,
Attendant l'aurore,
Celui-là ne vous connaît point, ô puissances célestes
Je me refusais à accepter, ou même à admettre, l'immense vérité qu'ils cachaient. Je ne pouvais la comprendre. Je me souviens fort bien avoir dit souvent à ma mère que moi je n'aurai nul besoin de passer par de tels misérables moments pour découvrir les plus grandes vérités de la vie.
Je ne me doutais guère que c'était là une des surprises particulières que me réservait le destin, et qu'en réalité pendant cette année entière je ne ferais guère autre chose que manger dans la douleur et pleurer en attendant l'aurore.
Je vois maintenant que la douleur, étant l'émotion suprême dont l'homme est capable, est la pierre d'angle de tout grand art.
Plus encore, il y a dans la douleur une vérité intense, extraordinaire. J'ai dit de moi que j'étais en rapport symbolique avec l'art et la culture de mon époque... Et je découvre ici - qu'il n'est pas un seul mécréant de ce misérable lieu qui ne soit en rapport symbolique avec le secret même de la vie.
Car le secret de la vie est la souffrance. C'est ce qui se cache derrière toute chose.
Qd nous commençons à vivre, ce qui est doux est pour nous si doux et ce qui est amer si amer, que nous dirigeons inévitablement tous nos désirs vers les plaisirs et aspirons non seulement à "nous nourrir de miel un mois ou deux", mais à ne goûter d'aucune autre nourriture de toute notre vie, ignorant qu'ainsi NOUS AFFAMONS NOTRE ÂME.
Je me souviens avoir parlé un jour sur ce sujet à l'une des plus belles personnalités que j'aie jamais connues, une femme dont la sympathie et la noble bonté à mon égard, et avant et depuis la tragédie de mon emprisonnement, sont indescriptibles...
Une femme qui m'a vraiment aidé plus que personne au monde, bien qu'elle ne le sache pas, à porter le fardeau de mes peines, et cela par le seul fait de son existence, parce qu'elle est ce qu'elle est : à la fois un idéal et une influence, une suggestion de ce que l'on pourrait devenir et une aide réelle pour le réaliser.
Une âme qui rend suave l'air ordinaire et fait paraître ce qui est spirituel aussi simple et naturel que la lumière du soleil ou la mer, une femme POUR QUI LA BEAUTE ET LA DOULEUR MARCHENT LA MAIN DANS LA MAIN ET OFFRENT LE MÊME MESSAGE.
Ce jour-là, je me rappelle distinctement lui avoir dit qu'il y avait assez de souffrance dans une étroite ruelle de Londres pour démontrer que Dieu n'aime pas l'homme, et que partout où il y a de la peine, ne fût-ce que celle d'un enfant pleurant dans un jardin pour une faute qu'il n'a pas commise, toute la face de la Création s'en trouve complètement déparée.
J'étais entièrement dans mon tort.
Elle me le dit, mais je ne pouvais pas la croire. Je n'étais pas dans la sphère où l'on peut atteindre une telle croyance.
[... NDLR : Sorry, j'ai bcp à écrire, ici, mais je crève de soif, et remplirai ce blanc comme je le dois - mais un peu plus tard cette nuit... - note scrupuleusement ce cher Terence.]
Si tu veux une devise à lire à l'aube comme au crépuscule et dans tes nuits du corps ou de l'âme, pour le plaisir ou pour la peine - trace sur les murs de ta chambre, qu'ils luisent à chaque lueur que tu y diffuses, les mots suivants :
"Tout ce qui arrive à autrui vous arrive aussi à vous-même."
Et si l'on te demande ce que peut bien signifier cette devise, réponds qu'elle s'applique au coeur de Jésus-Christ comme au coeur de Bouddha, au coeur de Cervantes comme au coeur de Shakespeare.
Oscar Wilde