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Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.

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Lettre réponse à Olenka (Lublin, Pologne) - "Vivre ensemble ???"

 

Bonsoir, Messaline,

 

Ainsi, tu serais bientôt prête à entrer dans la fournaise, à vivre au milieu des éclats du génie et du désespoir, à briser en toi toute faiblesse, toute inquiétude pour parvenir à créer la Nouvelle Carthage, à prendre ta place entre le terrorisme et l'écriture, ou d'un côté et de l'autre osciller telle une implacable horloge avec ce regard de braise qui capture les âmes.

Tu sais, Messaline, la route de Saint-Jacques-de-Compostelle est longue, et des brigands mythiques n'hésitent pas à occire par traîtrise le voyageur. Et puis, le bâton de l'alchimiste est une arme difficile à manier, et ton corps est fragile.

Vois-tu, chère princesse exilée, le projet me paraît encore bien hypothétique, et il eût fallu que nous en parlions très précisément avant ton départ. Vivre à deux, pour des êtres extrêmistes, équivaut à retraverser chaque jour le Styx, ce qui serait vite d'une insoutenable banalité, et le quotidien est chose scandaleuse.

Avant d'être glacés d'horreur l'un face à l'autre, considérons l'improbable événement au regard de chacune de nos histoires, analysons les risques à encourir et... et quoi ??? pourquoi ne partirais-je pas en ta compagnie à bord de cette fusée intergalactique sans en connaître la destination ? Je hais les spasmes sordides de l'hésitation.

Avant de taper cette lettre, j'en avais écrit une autre - sur papier - où je tentais d'éclairer une à une les difficultés que nous rencontrerions. Il faut dire que mon premier Commandement est, depuis qqs années : Terence, tu dois vivre sans compagne, sinon elle profitera de la moindre inattention pour ne pas te perdre - pour être sûre que tu ne la quitteras jamais elle te tuera.

Mais réfléchir à tout cela m'ennuie prodigieusement, et tu es si loin, par la distance mais aussi par le temps (faire un projet implique attentes, et je ne supporte pas d'attendre), que je préfère surseoir à de telles considérations alambiquées et pleines de mauvaise foi.

Mais parle-m'en, c'est important, car je me méfie plus de toi que tu ne te méfies de moi.

Je dis des sottises, car je suis quelque peu troublé. J'attends avec une impatience non feinte ton satané bouquin. L'as-tu envoyé en Recommandé ? Je n'ai que peu de confiance en les Postes antiques.

Il est vrai que qd je pense à toi, Olenka, je ne peux m'empêcher de découvrir toute l'horreur d'un tel projet. Et j'aurais parfois le réflexe lâche d'aussitôt t'oublier, toi et cette idée monstrueuse. Mais tes tendres démons me reprennent très vite.

Tes abominables histoires de cul m'inquiètent, ainsi que ton côté capricieux, frivole et versatile. Nous n'avons fait l'amour qu'une dizaine de fois, et je n'ai vu que la surface tumultueuse de l'océan. Que cachent les profondeurs abyssales ?

Quels trésors, mais aussi quels monstres restent cachés dans la nuit de ton corps ? Tu es un manoir hanté que l'on visite la peur au ventre.

Comment ne pas se brûler, Olenka, à ton regard sulfureux, porte de l'enfer que l'on n'a de cesse d'avoir poussée, pour, passé le seuil, se laisser soulever par le vertige d'un rire byronien en y découvrant les peuples agonisants qui reposent là-bas, tout au fond.

Ah ! Se laisser porter par le souffle léger d'une telle aventure... mais alors armé de pied en cap !!!

Je travaille sans garde-fous, mais armé jusqu'aux dents, très chère Euryale, et peut-être nous prendrons-nous la main pour marcher sur la lave incandescente jusqu'au grand cratère, sous une pluie de projectiles en fusion, rêvant de vivre à l'intérieur d'obscures et merveilleuses caldeiras - sous les brumes épaisses et menaçantes.

Je suis las de côtoyer toutes sortes de paumés balayés par la société post-nucléaire, tous les transfuges minables de révolutions avortées, et il est vrai qu'une compagne telle que toi, qui promènerais sa féerie sur mon royaume déchiré de guerres intestines, est bien tentante. Et, comme Oscar Wilde, "je sais résister à tout, sauf à la tentation".

Toi, Euryale, prêtresse à la robe rouge, je ne sais ce que tu m'offres, mais je suis prêt pour le Grand Sacrifice.

Ecris-moi, très chère Olenka, tout cela me laisse en proie à l'aigle de l'incertitude, qui me ronge le foie.

 

Terence

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