Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
5 h 34 du mate. J'inaugure cette catégorie - créée à l'instant pour qd je suis out d'écrire un truc perso - là, je dois bosser - rewriter le texte d'une feignasse (une "tête" de la télé), délai impératif lundi et je veux pas me mettre en situation de m'affoler au dernier moment.
Y'a encore un an ça m'amusait de prendre des risques absurdes just for fun ou pour le challenge, mais le stress c'est mauvais pour la peau alors j'évite.
Donc, ce petit matin de dimanche, je saute sur l'occase pour te faire partager un truc qui a été un coup de foudre total. C'était y'a trois-quatre ans dans une bibli - j'avais aussitôt pris note d'extraits dans mon carnet de bord. Pour moi ces lignes étaient une clef, tout ça dans une bête interview, on me pardonne parce que j'ai été pris par surprise.
Cependant, la rencontre entre un écrivain de génie et une journaliste de génie, c'est hyper rare et personne ne fait gaffe. Je suis même presque sûr qu'y'en a pas mille en France qui l'ont lue, cette interview.
Alors en redresseur de torts je répare l'injustice, voilà, je joue les archéologues, je remonte ça au jour, et regarde-moi ça comme c'est beau...
(J'avais trouvé la revue par une recherche "Virginie Despentes", l'article était excellent, j'ai feuilleté le truc et, qqs pages plus loin, je tombe sur Helen Knode interrogeant James Ellroy - j'ai été total scotché. Du coup, j'ai pas piqué la revue - l'Art, ça se partage, n'est-il pas ?)
James Ellroy - Helen Knode / Extraits
Helen Knode : Allons, tu en as créé une chiée, de ces psychopathes extravagants.
James Ellroy : Ouais, mais ce ne sont pas mes héros [...] Mes héros sont des volontaristes forts. Ils ne sont pas très moraux mais en arrivent souvent à des prises de conscience et apprennent la valeur du sacrifice de soi à un prix très élevé.
- Le sacrifice de soi étant leur châtiment ?
- Non, le sacrifice de soi étant leur rédemption.
- Le sacrifice de soi est une notion chrétienne très suspecte...
- J'ai des tendances chrétiennes, mais je ne crois pas que Jésus soit le fils de Dieu.
- Bon. Ainsi donc, le tueur au coeur de pierre est aussi un amant vertueux, pur et dur. Comment les deux coexistent-ils ?
- [Eclatant de rire] Uniquement en fiction [...] Ce que je dis, c'est que la force de l'amour peut éclipser toutes les exigences morales.
[...]
- Pour toi, la misogynie est un crime.
- La misogynie est un crime. La haine est un crime. Et l'innocence est, elle aussi, un crime - elle peut te faire tuer.
[Plus loin (inénarrable Helen Knode, je t'aime !)...]
- Tu penses aussi qu'il est mal de ne pas vouloir aimer. Par exemple, pour quelle raison Kemper Boyd, personnage extrêmement sexy, ne tire-t-il pas son coup dans le texte d'American Tabloïd ? Tes lectrices auraient apprécié la chose.
- Kemper n'est pas prêt à s'engager corps et âme pour une femme. C'est essentiellement un exploiteur sans conscience dont la pulsion sexuelle est prise dans les rets de son désir de pouvoir et de position sociale.
- Dirais-tu la même chose des autres principaux personnages qui ne tirent pas leur coup dans le texte, comme Lee Blanchard dans Le Dahlia noir, Danny Upshow et Mal Considine dans Le Grand Nulle Part, Jack Poubelle dans L.A. Confidential, Ward Little dans Tabloïd ?
- Je me suis profondément engagé dans tous ces personnages, mais je pense que je ne peux montrer que l'amour vrai, et ces mecs vont vers leur destin sans jamais faire l'expérience de l'amour vrai.
- Pour un vrai dur comme toi, tu es un incorrigible romantique.
- Qu'existe-t-il d'autre, mis à part l'Art et l'Amour ? Mes personnages sont mon identité, je pense. Ils sont moi, débridés, sans mon adhésion forcenée au principe qu'il faut tjrs aller de l'avant, en progression linéaire, sans ma conscience hautement développée, sans ma capacité de vivre en moi-même et à me contenter d'écrire des livres.
- Ils ne craignent pas la passion.
- Non, ils ne craignent pas la passion. Ils craquent pour l'amour, comme moi.
In "Ecrivain, spécial Polar",
trad. Freddy Michalski, juin 1996