Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
The girl I love is on a magazine cover.
Jacques Vaché, lettre à André Breton,
4 juin 1917
16 h 40. Hénin-Mauresmo à la télé. Leurs pecs de mecs. Pas mon style... Moi qui n'aime que l'éburnéenne porcelaine. La pâle fille timide les mains posées sur la table, sage comme une image et les yeux pleins de défi.
Ce prénom, Justine. A l'enseigne du Divin Marquis ou du plus beau des anges. Le plus beau des anges, désolé, est celui qui nous sauve, il n'est qu'à voir le Théorème de Pier Paolo Pasolini... Tiens, encore un 1er novembre fatal, Pasolini ce jour-là en 1975 s'est fait torturer et assassiner. Qui donc a écrit "Tombeau pour Pasolini" ?
Justine est le prénom que je me serais donné si j'étais né fille lucide, implacable et farouche, amazone guerrière et sage comme une image, deux faces de la même médaille, tirée du monde antique - je te veux implorante, vaincue alors je t'offrirai ma vie tu décideras, toi qui sais le Sourire Vertical de Lapoujade, bijou iconoclaste, introuvable sous les strates de la bonne morale stretchically correct streetware. Waou. Je suis naze, là. Le son de la téloche m'explose le complexe cortico-thalamique, comme dirait Van Vogt dans Le Monde du non-A. OK. Je mets Curtis Mayfield, Superfly...
17 heures. Je pense à ce fil sur OB, hier soir. Dur. Je suis furieux contre moi-même. A l'instant je m'étais allongé... J'essayais de lire, et puis j'ai voulu en avoir le coeur net. Eté relire ce fil, "I'm a sci-fi critic..." Voilà. Et je morfle.
Hier au matin j'avais affiché en "Devise du jour" une phrase de Philip K. Dick - "Il ignorait alors que devenir fou est parfois une réponse appropriée à la réalité" -, le soir j'avais lancé le fil SF. Dans le partage s'est noué le fil. Autour de mon cou - langue pendue. La langue trop bien pendue, et tout est dit.
A m'acharner sur moi-même, le propre noeud coulant s'occupe de mon cas no souçaï. Kuan Yin neï-tan. S'immortaliser par la compassion. J'ai quatre couleurs en main, passion, incarnation, création, possession, à moi de battre. Et puis écrire.
Obsession les chants et rugissements de Pier Paolo Pasolini l'insoumis, son film Théorème où l'ange libère de la possession. "Oui... La mort je l'ai vue... C'est une petite fille..." La fascination dans ses yeux et c'est Savonarole en Antonin Artaud. Tjrs se repérer par la proximité. J.-M. G. Le Clézio, dans "Ecrire" (1967):
"Ecrire, si ça sert à qqc, ce doit être à ça: à témoigner. A laisser sa vie inscrite, déposée doucement, par à-coups. L'écrivain avance ainsi, splendidement aveugle. Son univers ne naît pas de l'illusion de la réalité, mais de la réalité de la fiction."
Il ajoute: "Ce doit être doux à écouter, doux et émouvant comme une aventure imaginée." Et mon maître, Patanjali, un de ses 195 yoga-sutras: "L'imagination est vide de substance car elle s'appuie sur la connaissance verbale."
Quelle est, Philip K. Dick, déjà, la réponse appropriée à la réalité ?
A l'instant je m'étais allongé... et je lisais, m'apprêtant à ce terrible acte, mélange de courage et d'imprudence: dormir. Et puis j'ai relu le fil déroulé hier au soir. Je suis complètement idiot. "Tu me fais peur, à te dévoiler ainsi", m'a dit au téléphone ma petite soeur. Quelle obsession ! Le plus terrible est que m'émouvant de tout ça, je deviens terriblement humain. "Je crois que Dieu, en créant l'homme, a quelque peu sous-estimé ses capacités." Wilde.
Qu'ai-je fait ? Il me faut pourtant bien admettre l'esthétique au-dessus des émotions, je suis bien placé pour le savoir. Tu vois, c'est pour ça que je place les extases physiques au-dessus de tout. Parce que je suis malade de trop réfléchir, je suis las de mes masques, alors je les déchire... Hélas ! La peau en dessous vient avec. Et je n'ai plus de visage. Encore un coup de Nessus ?
Je crains de me découvrir, comme je crains la vérité. Il me semble, je suis sûr, la vérité ne peut qu'être terrible. Réflexe du Jugement Dernier, une fois de plus... La crainte du Commandeur.
Je patauge dans ma peur. Paralysé à m'exposer. J'essaie de penser personne ne me fera la peau, puisque personne n'existe. Autour de moi ne sont que leurres, et un leurre ne peut me reconnaître. Ils ne peuvent pas me désigner coupable. Mais la résultante est pire: si personne ne me reconnaît coupable, c'est que je suis seul.
Ou alors (variante du doute consolateur) : ils ne me montrent pas du doigt, pourquoi ? Pourquoi devant moi jouent-ils aux zombies ? Pourquoi font-ils semblant de ne pas la voir, la petite fille coupable ?
Et là je me rends compte pourquoi tous font semblant de pas me reconnaître. Je leur fais honte à tous... Car je suis nu.
S'il y a une victime, il y a un coupable ? Je cherche à "écrire" (quel mot insensé) pour démontrer, en tant qu'acteur mais néanmoins témoin, que jamais il n'y a de coupable.
18 heures. "Les cloches sonnent sans raison et nous aussi." Tristan Tzara. Qui donc me met ainsi chaque jour un mot à ma porte, côté intérieur de l'apparte ? Dois-je tintinnabuler pour rentrer dans mon home, ou me faire signe à moi-même, de part et d'autre de la fissure qui m'a mis hors de moi ? Ecrire, sacrifice propitiatoire, à se faire rendre l'âme et à renaître. S'incarner. Passion, incarnation, création, possession.
Réécrire, enrichir, préciser, chercher le meilleur code et les tournures idéales, insister sur la musique - adagio, puis allegretto furioso, finir andante, doucement, tel un enfant qui s'endort -, la scansion et les allitérations. Pas de ruptures inutiles pour faire genre. Toujours écrire, no choice...
Sincérité, mais aller jusqu'au fond du trouble. On n'est pas ici dans la vie, qui se contente d'approximations, ici c'est une histoire, même si c'est une histoire vraie.
Pas d'alibis, sucrer carrément ce dont je doute, si la formule m'échappe, car l'opération n'admet pas le non-initié devant l'athanor. Un seul mot, ou une phrase piégeuse de séduction, en situation inadéquate, et c'est la présence inopportune, comme en amour à l'instant crucial, qui fait tout rater.
19 heures. Trop vite après mon bac j'ai suivi la frange technoïd party, rien d'original mais peu importe, je cherchais le chemin, non pas du mythe Ibiza, mais de la fin du monde trouver la porte cachée. Loin de mes futilités d'esbroufe cyberpunk, trouver l'entrée du labyrinthe.
Ce que je voulais je le savais, c'était pas les molles béatitudes de faciles études, mais l'amour fou et la mort. Pour la thune, ayant coupé le cordon, j'avais bossé en usine. Puis il y eut ce 7 juillet 1997, je suis parti, seul, affolé, à la recherche de ma "Montagne sacrée". Et je l'ai trouvée...
J'étais je me souviens à ses pieds, totale exaltation, adoration et ferveur... J'avais rencontré la déesse, exquise et frêle, anorexique et junk. M'aimant de retour, elle me prit simplement par la main... J'étais Alice, je retrouvais de moi l'enfant ébloui, et j'étais amoureux pour la première fois.
Là, tout près de moi le miroir, donc l'au-delà du miroir. J'avais suivi le bon chemin, j'avais rencontré ma fée, je vivais une fable, j'arrivais pas à y croire: la fille de mes rêves - dont, je l'analysai plus tard, mes amis avaient tous été les sublimes esquisses. La fille qui me sauvait du péché d'être né.
Elle m'accompagna, vive, espiègle, sur mes reportages de guerre - chaque nuit au milieu de mille champs de bataille, où perduraient les gémissements des mourants. La fougue et la foudre au bout des mots, elle me montra l'horreur et la beauté, m'adjurant d'en être digne, m'enseignant à l'étreindre sans peur et à en elle m'abandonner. De retour elle m'aimerait à jamais, pacte définitif.
Nous nous allongions, elle et moi, nous nous aimions, là était le chemin, au bout le mont Arara et la joie ultime... Nous sourire l'un à l'autre, nous unir et rire, ensemble toujours, et nous parler for ever and ever.
Le rêve pourtant m'avait prévenu, je ne l'avais pas cru, j'étais une erreur à rayer, rien de plus, et je n'avait qu'un voeu: s'il fallait m'effacer je le ferais moi-même. Voeu pieux, le rêve me racontait d'autres rêves et sa propre histoire. Cependant je fus heureux... Jusqu'au clash du réveil.
Cordon coupé j'avais quitté le cocon, mais égaré, si futile et à côté de la plaque. Mon exaltation était si démesurée qu'elle en était dérisoire. Que mon amante au final me quitte, je l'avais cherché.
Réveillé je savais... Jamais je n'avais été aimé de ma déesse, au premier regard j'avais été répudié, je n'avais été qu'un jouet, et m'étais joué moi-même, y perdant foi et ambitions. Le rêve porte sa mort en soi. J'avais aspiré à m'unir, et puis voilà que Babylone au loin s'éclairait de mille enseignes tape-à-l'oeil. Ni labyrinthe, ni Terre promise, des mirages et sables mouvants autour, partout.
J'ai ri de ma méprise, je ne pouvais que rire des leurres et chausse-trapes qui m'avaient aveuglé. Alors je m'installai dans la plus misérable des chambres d'hôtel, toujours la même, à Beyrouth, à Madras, à Pnom Penh... La même, avec les mêmes fantômes, les mêmes regrets.
Qqs années plus tard, une grâce mystérieuse fit resurgir en moi la voix de ces temps oubliés. Cette voix est celle qui me berçait dans l'insouciance des risques délirants que nous prenions, celle aussi de mes exclamations de défi à la mort, celle de cette photographe que j'ai tant aimée, ma complice pour l'éternité, et c'est de sa voix que je me fais l'écho.
Aujourd'hui Thy'tchen est morte. Ma voix est la sienne.
Ma vie, mon chemin, mon Tao, c'est rester fidèle à ma langue mêlée à la sienne. Rester aux aguets et conter notre quête. Ecrire en infatigable pèlerin. Sans cesse. Aucune paix, jamais.
Ecrire.
Terence