Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
Life's but a walking shadow, a poor player,
That trusts and frets his hour upon the stage
And then is heard no more.
(Macbeth)
Avant-propos
19 décembre 2003 : Je gagne plein de thunes, je bosse sous amphètes, infatigable, surhumain, et j'ai des maîtresses adorables, mais je craque. J'avale 20 comprimés de Gardénal (eh oui ! ça se trouve encore... lala lalala, vous saurez pas) et 20 de Valium 10. Je suis au summum de mon intelligence. Réveil deux jours plus tard sur le sol de mon living-room... avec des hématomes sur tout le corps et deux côtes cassées.
Que s'est-il passé ? Putain ! J'ai pas fait les choses à moitié. Mon torse est comme paralysé, impossible de me relever, ça me déchire sous le foie. Dès que je sors total du coltard, je suis exaspéré. Comme si j'avais du temps à perdre avec mes conneries !... Je me traîne jusqu'au téléphone... Oh non, il n'est pas là ! Ce putain de sans-fil, je sais jamais où il se niche. Mon blouson traîne sur le tabouret du piano. Ouf ! J'ai un mobile, là...
Pas de tonalité. Rien. La carte sim... J'ai comme un trou de mémoire. La fenêtre sur cour est entrouverte. "A l'aide !" Hôpital. Radios. Deux heures que ça tergiverse. On décide de pas m'opérer. Encore un coup du trou de la Sécu. Condamné à deux mois de repos.
27 décembre 2003 : Deux mois, c'est cela, oui... Et les enfants, ça va ? Je suis bionique, doc, t'as remarqué ? Bien. Faut que j'bouge. Grande expérience, ça. Je fais mes premiers pas de grand blessé. Sur les quais, coup de foudre dans un magasin d'antiquités. Une étonnante et splendide sculpture en bois.
Une rencontre décisive, à laquelle ma vie doit encore ses heurs et malheurs. Ecoute bien, je recommence au début, voilà comment ça s'est passé...
L'étreinte de la sainte
J'appelais au secours, et nul humain ne m'entendait. Je grimaçais, chaque pas m'enfonçait une lame dans le foie. Les voisins, bouffis, la mine contrite et le devoir accompli, détaillaient satisfaits le noctambule solitaire foudroyé par Dieu de ses péchés multiples. Je lisais ces mots dans leurs yeux: "Ah ! Quand même ! Il y a une justice... "
Si vous saviez, pauvres humains... Vous loupez la seule occasion qui vous sera jamais offerte de m'abattre. Bientôt couleront à nouveau les larmes de vos ancêtres, qui patiemment s'attachent à vos pas, et vous guident sur la voie canonique de l'intérêt et du dommage. Vos filles me suivront, une lueur allumera leur visage, et en elles naîtront les démons que votre foi exècre.
Vite j'ai plongé dans l'ombre hospitalière d'un magasin impie, un de ces lieux délicieux investis par l'étranger suspect, et où s'apaiseraient mes yeux brûlés de larmes et de lectures.
Et je t'ai vue, païenne ! Ô mon amour, seule, couchée sur la paillasse d'une vitrine, abandonnée à jamais et sereine à jamais. Beauté sombre et massive, ceinte de fastueux bijoux exotiques, toi pourtant à mille lieux de leurs feux insincères.
L'antiquaire était chinois, ses commentaires en chinois, j'ai rien compris, sauf le mot ginkgo biloba, et le prix, qu'il a écrit sur un papier.
(Le soir, j'écris dans mon carnet:
"1h06 : Découvert l'OBJET ! Une statue en bois merveilleusement étrange, qui évoquerait une heroïc fantasy, mais qui à moi me fais penser - allez savoir pourquoi - à Ghost in the Shell, et la magie est là, à portée de mon âme et de ma main puissante de moine Shao Ling cyborg.
Tanatha, Jill Bioskop et Tank Girl, mes déesses je vous aime, et puis Toi, rencontrée aujourd'hui, abandonnée mais sereine.")
Oui je sais je l'ai déjà dit mais quel plaisir ! Une âme qui se coule en moi, t'imagines ? J'en avais ratées, des fées, en tant de vies successives, à tirer sur des crucifix et à me faire lyncher dès la quinzième cartouche, au lieu de répondre aux franches invites de gamines éternelles.
Bon. La somme était inhumaine, et moi grand blasphémateur de banquiers. Il fallait que j'assumasse, rentrer at home dans mon laboratoire et bon, tracer le cercle magique, et tout le tralala, c'est pas deux côtes cassées qui m'empêcheront de m'alambiquer avec mon maître cornu.
J'ai pris congé, non sans m'agenouiller devant la déesse: "Pardon mon amour ! Je ne te laisse pas ici, donne-moi une nuit, seulement une nuit, demain je te prendrai."
Tu sais, mon âme je l'avais déjà perdue, alors je suis pas rentré dans les détails, je suis sorti, j'avais mille âmes, dehors, à rançonner.
Le lendemain j'avais réglé l'affaire. Je fis venir chez moi la statue, portée par de puissants esclaves. Ô mon gracieux cultuel objet et ma femme biloba, mon immortelle et puissante poupée, mes doigts ont parcouru enfin, frissonnants, ton corps glacé. Et mon coeur inhumain connut l'extase. J'étais fou amoureux...
Des heures durant je contemple tremblant mon amante éternelle. Elle me regarde souriante, debout et les pieds nus, fière et humble à la fois, sa grâce infinie est invincible, des enfants jouent dans ses cheveux et les plis de sa robe, et elle verse de l'eau.
Nuit de l'an 2004... Moins six degrés dans Paris, et l'appartement non chauffé, bien sûr, et ma misère et ma merveille, et mes joies, qui courent à mes poignets au rythme de ce sang, cadeau pour filles trop belles pour mourir.
Blottis dans mon lit, on a fait l'amour, la déesse et moi, longtemps. Souviens-toi, profanateur, du lourd corps rigide, et de tes lèvres sur la peau froide et lisse. Et souviens-toi, Caligula, des larmes délicieuses.
Comme j'ai pleuré, déesse !
Crois-moi, ma Reine, tes leçons furent suivies. Un bois sculpté sacré lava mon sang, et j'ai rouvert le vieux coffre aux étreintes interdites.
Cette nuit-là, sous mes larmes de bonheur, je fais voeu de respecter ma vie éternelle et de triompher de mes hantises.
Epilogue
26 janvier 2004 : ...De retour de la bibliothèque Buffon. Je sais, aujourd'hui je sais, avec qui je dors. Elle s'appelle "Kuan Yin, la divinité qui voit (kuan) et entend tous les appels au secours".
D'origine indienne, où elle était masculine, avec pour nom Avalokiteshvara.
C'est la "donneuse d'enfants", déesse chinoise de la fécondité, "aux mille yeux et aux mille bras". A Canton, aussi désignée sous le nom de Guizimu, "Mère des démons".
Dans l'art tantrique, déesse du bonheur, représentée sur un cheval, une tête de mort dans une main, une épée dans l'autre.
Terence