Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
Un matin, quand je n'avais dormi qu'une heure,
Un bruit énorme suivi de grondements féroces
Me fit de rêves onctueux sortir un oeil coupable.
Etroite, sordide, la chambre est nue comme une tombe.
La porte, près de moi, se plaint sous les coups menaçants.
Je sors de sous les draps un visage verdâtre,
Et tire un bras tremblant jusqu'au loquet terrible
Pour d'un terrible effort libérer le chambranle.
Clac ! Comme d'une boîte alors surgit un être immonde:
Ecume aux lèvres, le poil menaçant, un diable noir
Brandit l'écharpe rouge qui marque son haut rang,
Et me crie, gesticulant: "C'est toi, c'est donc toi !
Je sais tout ! Ta rébellion, que dis-je, ta trahison !
Je t'ai montré le monde aux quatre âges de la terre,
Ses dragons, ses rois et ses fous, et même ses mages curieux
Qui passent des nuits totales à grimper sur des grilles.
Je t'ai montré les hommes d'un côté, et d'un autre les dieux
S'entretuer à plaisir pour parfaire un spectacle...
Et hier, tu as juré d'en écrire l'histoire.
Or voilà qu'à cette heure, quoi ? Tu dors encore !"
Eructant, le facies ravagé d'une vorace inquiétude,
L'oeil hagard pénétré d'images à nul autre visibles,
La bouche encore sanglante des crimes de la veille,
Il ajoute: "Où sont les feuillets ?", et tend
Ses mains, ses terribles mains, immenses et noires,
Fiévreuses encore des scansions de la nuit.
Les lignes que la veille j'avais maladroitement tracées
Traînaient là-bas près d'un quignon de pain.
Trop tard pour les détruire: il allait lire
Mes mots pleins d'espoir d'où ses leçons étaient absentes.
"Le Bouc t'a fait confiance, tu as promis, souviens-toi !"
Horreur ! A cet être abject, en sus de mon âme
Déjà bien rabougrie, bonne pour un diablotin,
Je savais qu'un jour je donnerais mon oeuvre !
Accablé de douleur, j'appelais de ma nuit un sauveur,
La face exsangue tournée vers la lucarne béante. Hélas !
Les rayons du soleil s'étaient faits porter pâles,
Et des insectes énormes campaient dans la poussière.
"Je sais où tu es: tu t'assèches au milieu d'un désert.
Quitte tes idées pâles, et viens dans mon chaudron,
Un bûcher d'os humains en garantit le goût."
J'avais froid, mes draps étaient couleur de terre.
L'eau savonneuse, dans une bassine, me rappelait
Qu'hier il y eut un matin où s'asperger suffisait
Pour d'un seul coup faire fuir les monstres de la nuit.
Des cris à nouveau ! Et il annonce vociférant:
"Les feuillets ce soir devront m'être remis
Face à la tour Saint-Jacques, sinon, tout est fini !"
Puis, balayant d'un souffle mes balbutiements,
Il lève les yeux au ciel, jette quelques paroles étranges
Et frappe l'air de ses belles mains immenses et noires,
Chassant des anges qui pleuraient autour du plafonnier
Sous la pauvre lumière. Mais voici l'accalmie...
Honteux d'une misère que je camoufle à tous,
J'exhibe un buste glabre, et tends mes doigts graciles
Vers un paquet de blondes à terre près de livres interdits...
Je m'abritais encore sous des halos de rêves
Quand soudain, fixant ses yeux aux miens,
Le diable me fit grâce du regard de détresse
Que l'on découvre attendri sous les moues enfantines,
Puis, haut, digne, tel un juge suprême, marcha
A mon chevet et dit: "Hors moi, point de salut !"
Et deux couperets noirs, immenses, tranchèrent l'air.
Terence Carroll