Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
M'a souri, chez le marchand de journaux, une NYMPHETTE... belle, mais belle !!!
Environ 8 ans. Cheveux courts (?), parfaitement lissés, blonde, quel visage !... timide mais polissonne, sourire franc et très insistant, m'observant mutine et très professionnelle, sages mouvements bien appris. C'est elle qui était à la caisse - son père occupé plus loin à je ne sais quel inventaire. Il me surveillait en coin, manifestement il m'a depuis que je suis dans le quartier catalogué psychokiller. Il savait, et je savais... il y avait là, face à face, l'ange et le démon.
(En faire une histoire courte, mais pas à scansions allitératives.)
La façon dont sa petite main m'a gravement RENDU LA MONNAIE - 8€60 sur 10€ - "L'Equipe". Le père - son regard sournois, incapable de se concentrer à ses chiffres, suspendu aux gestes entre sa petite fille et le démon. Jaloux. Quelle drôlerie !
Elle portait un appareil à replacer les dents. Un quart de seconde déçu, et puis ça a été encore meilleur. Quels yeux ! Quelle âme ! Quand on a croisé une telle fille comment en regarder une autre, toutes sont devenues invisibles.
Avec celle-ci ça s'est passé par les yeux. Nous avons été unis. Très vite. Le père l'a senti, mais sa raison engourdie dans le real world n'a pas accepté - bienheureux homme ! - le surnaturel de cette immédiate fusion de deux âmes. Ses garde-fou ont veillé à ce qu'il éloigne, à peine émergeante, la pensée que sa fille était ainsi, soudain, perdue pour lui.
Il est resté hébété. Sa fille m'a accompagné, elle est là, il ne reste plus dans le magasin qu'un corps sans âme, qui grandira sagement auprès de son papa.
Elle était assise perchée sur son tabouret de comptoir, attendant le client, leçon bien apprise... Aussitôt entré, "L'Equipe" cueilli dehors au passage, j'ai photographié la gamine, sublime apparition, et le père, quarante ans bien ratatinés, petites lunettes, méfiant par atavisme - je l'ai salué d'un bonsoir ! noir et jovial, ce qui tout de suite l'a pétrifié mille ans en arrière, il était devenu inoffensif. J'ai opéré.
Le père... C'est lui qui s'était souvenu après quinze jours que je lui devais très précisément soixante centimes sur un Libé - et pas content du tout ! (Il m'avait dit : "J'étais étonné que Terence ne tienne pas sa promesse...")
Est-ce vraiment sa fille, cette fée ?
Malicieuse derrière le comptoir perchée. Je l'ai photographiée, mais pas regardée tout de suite, il y a eu d'abord l'irruption sauvage de la CULPABILITE - ce qu'il me reste d'humain, lie de vieille vinasse. J'ai instinctivement guetté le moment propice pour enfoncer mon regard au fond de son âme, par ses yeux. Je lui ai tendu le journal, l'assurant par là-même du sérieux de son rôle. Elle a d'abord demandé à son papa : "C'est combien ?" J'ai péniblement extirpé dix euros du fond de mon blouson. Elle a rendu la monnaie. Petites mains agiles.
Et là !!!
Là, son regard - qui n'avait pas hésité à me détailler des pieds à la tête (mon allure de prince, moi devant elle sorti d'un conte de fées) -, son regard s'est abandonné. Elle a tout donné. Immédiatement. Je suis ressorti "L'Equipe" dans une main, son âme prise dans la paume de l'autre main, elle était heureuse, abandonnée, éternisée, elle ne vieillirait pas. Elle avait déposé son enveloppe corporelle à son père - qui en prendrait assurément bien soin.
Là !!! Son regard !!! L'échange de nos deux identités immortelles, et sa décision, immédiate, me suivre. Quelle beauté elle m'a offerte ! Mille ans d'amours perdues, revenues, une déferlante - que j'ai recueillie précieusement.
Tu es là. Dans mes veines. La fille inoubliable ne m'avait pas oublié. Elle a levé les yeux et, instantanément drapée dans ses sapes de reine, est venue.
Terence Carroll