Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
How do you dare talk of love ?
Malika !!! Relu toi, ma belle, ô ma Valérie Valère, morte résolument morte. Et alors ???
"La loi doit pouvoir être la même pour tous." Ah oui ? Tu me répètes ça les yeux dans les yeux, sale flic ? Finito la grande arnaque de la vie et la mort.
La vie sous-entend une durée, la mort un arrêt ou un passage ? Si on parle de durée après la "mort", on nous dit "vie éternelle". Pourquoi vie pourquoi éternel ? Je suis immortel, pas éternel, mais aussi je ne suis pas en vie - parce que je NIE et la vie et la mort.
Valérie, donc, morte tu fus mon premier amour. Et je t'aime. Tu es tout aussi vivante que moi. Ou je suis aussi mort que toi - pour faire plaisir à qui me taxe de "schizophrénie de type paranoïde".
Chaque fois que j'ouvre un de tes livres, Valérie, c'est une lettre de toi que je reçois, je suis si ému, j'hésite à déchirer l'enveloppe, j'attends la nuit pour l'ouvrir. Et là c'est la nuit. On est tous les deux.
Hola ! Déjà à oilpé, et à écarter les cuisses ?
Patience. D'abord je lis ta lettre. C'est ça, prends une clope. J'ai des Pall Mall, ça te va ?
Tu as fini par douter, Valérie, les deux dernières années. Douter de ta seule chance : être reconnue comme écrivain. T'en avais marre d'être pour tous la petite ado anorexique du Pavillon.
Tu savais écrire, c'était ta vie, ma petite Valérie. T'avais une vision du monde, un ton, un style, l'art de manier les phrases, l'art de la subtile maladresse ou de l'implacable adresse, le sens et l'amour de tes personnages, tu savais construire un roman. Et tu commençais à découvrir ton identité.
Tes éditeurs t'ont avortée, t'ont tuée, ils n'ont rien compris, je leur fais payer, à cette sale engeance. Je te venge.
En te faisant douter, ils t'ont mis face à la possibilité de ton échec. Les insensés. Tu as pensé c'est l'échec. Des textes non aboutis, ou refusés, et l'échec commercial d'Obsession blanche, et puis juste là, ton beau studio refuge, qui brûle.
Ô ma chérie, tous ces actes manqués dont tu parles... Plus de ressources suffisantes pour rester seule. Tu retombes chez ta mère ennemie, puis d'autres refuges, jamais indépendante, et tu te sens manipulée, sournoisement, par les proches mêmes que tu aimes, tu te perds.
Déjà tu écris : "Mes vingt ans... Mes rêves d'enfance abandonnés... J'attends..." Ta mère te dit : "Tu auras bientôt vingt et un ans, on ne peut plus se permettre d'erreurs, à cet âge-là !" Tu acquiesces. Et tu écris : "Je ne serai jamais qu'une ratée, une paumée... Moi, Valérie, paumée, ratée."
Tu avais peur de régresser. Ayant peur, tu l'as cru, tu régressais, pensais-tu, tu perdais l'inspiration (mais tu n'aimes pas ce mot). Tu laissais tomber la fac. Deug de Lettres. C'était pas pour toi. Juste un alibi.
Alors... encore les mensonges avec ta mère... Tu savais, toi, que ce mensonge cesserait brutalement. Attirée par le vide, tu as tout fait pour que la vie s'accélère, tu ne dormais pas, ou trop, refusais les jours et les nuits. Came, médocs. Et que tout s'écroule ! tu te disais.
Je suis seule. Que le jour qui m'a vu naître m'éclate à la figure, moi et tout ce que j'ai vécu avec. Je reste seule, je n'ai plus rien, je brûle mon studio, où aller ? Ecrire. Ecrire. Seulement écrire. Et pourquoi écrire ? Qui m'aimera ?
Je n'ai que mon cahier, les cachets, l'oreiller, me blottir, retrouver les bribes de mes rêves d'enfance assassinés.
Oh Valérie, si j'étais né plus tôt !!!
Je ne t'ai pas rencontré, Terence. Je suis partie avant. Je suis partie là où je sais ne pas te rencontrer. Je m'ôte mes dernières illusions. On veut me laisser seule ? Je décide moi-même l'exil.
Dans ma maison loin de Paris je suis seule. Mais pas de refuge. De toutes les clefs, je choisis celle de la non-vie.
"Que mes cendres soient jetées à la mer, et sans cérémonie." Je vais dormir. Je sais où tu es, mon amour.
J'écrivais pour prolonger le rêve. Pour être aimée telle que je suis.
Ils m'ont tous trahie. Ou peut-être, disent les psy, j'ai voulu mourir. Je ne suis pas naïve. "J'ai découvert une petite... quel talent !" Rengorgez-vous, rapaces, étranglez-vous.
Vous aussi je vous vomis. Vous ne me ferez plus rien avaler. Et surtout pas vos petites idées de carrière, je ne sais pas moi... Vous avez voulu que je gobe... Je vous vomis. Je me tire !
Hou hou, Valérie ! Oh pardon, mon ange. Tu dors.
"I just came to tell you that I'm going
And all your tears won't change anything
As the poet said - An ill will is blowing
So I just came to tell you that I'm going"
(Serge Gainsbourg)
Malika. L'amour interdit. L'inceste. La fille de dix ans tout juste revendique qu'on lui fasse l'amour. Que son frère lui fasse l'amour. Pas d'adultes. J'aime Wilfried, et mon amour est hors-la-loi. Valérie Valère la hors-la-loi. Au bout de la mort. Eterniser le rêve, l'enfance, unis jusque dans la chair, nos deux corps for ever and ever.
Pas seulement les purs esprits. Mais Wilfried m'a trahie. Lui a goûté la pomme (Hélène !). Une femme !
Elle, Malika, elle a gardé son petit corps pour lui, son frère éternel. C'est ça : l'amour éternel est aussi beau que deux adolescents fous l'un de l'autre sans états d'âmes jusqu'à franchir la porte des épousailles. La vraie porte.
La vraie porte : la mort. Est-ce la faute "originelle" de mon frère qui nous condamne tous deux ?
Ecrire... Est-ce que j'écris vraiment, quand j'écris ? pense Valérie. Mes valeurs ne sont pas les vôtres. Je ne suis pas née d'un père et d'une mère.
Ma vie est celle que j'écris, mon avenir aussi je le trace : pas d'avenir. Sinon les barreaux d'une nouvelle cellule. Au présent j'écris.
- Comme Terence à l'éternelle écrit, ris-tu. Ton rire, Valérie, toujours aussi éclatant de pure gaité.
- Te moque pas, mon amour...
"Qui a connu la beauté n'a plus peur de la mort", écris-tu, Valérie, je crois, en tête de ton deuxième testament. "Qui a perdu ce que j'ai perdu ne fait plus halte nulle part", ajoute Nietzsche, l'air grave.
Mon nom est Valérie Valère. Au présent j'écris. Je suis étrangère. Je ne suis pas née. L'écriture me donne naissance... ne m'empêchez pas d'écrire !
Si vous ne voulez pas du monde que j'offre, ne dites pas que vous m'aimez... Puis-je être aimée si je n'ai pas écrit, et encore écrit, sans cesse. Où sont mes feuillets ?
Seuls ils me prouvent que je suis là, aimez-moi folle, implacable, éternelle, inutile de sourire, vous êtes tous morts. Non non, je ne naîtrai pas.
"Terence ?
- Oui, Valérie ?"
Je ne me réveillerai pas.
Terence Carroll