Regarde-moi. Ne reconnais-tu pas le lieu inviolable de ton intime souffrance, la souffrance mirage, l'abîme avant le shoot et le suprême plaisir. Absorbe avec délice la douleur - au miroir que je te tends tu te reconnaîtras enfin - et t'envahira l'ultime extase que tu fuyais depuis l'enfance. Abandonne-toi.
Avant-propos
11 février 2001. J'habite la sublimissime villa Los Molinos, Ibiza, "les pieds dans l'eau", immense terrasse face à la mer, et au lointain l'île de Formentera. Un superbe et vaste appartement derrière Dalt Villa, la vieille ville (medina style) de la capitale.
Trois semaines auparavant, à mon arrivée à Ibiza, zéro centime en poche, mais je magouille dans un filon grâce à un artiste espagnol, Esteban Sanz, qui, au Montesol (paseo Vara de Rey), me fit draguer par l'une de ses maîtresses américaines ("Tiene una galeria", m'expliquera-t-il). Je devins son "Bel -Ami", ainsi qu'il me surnomma dès le premier jour.
Moins de deux mois plus tard, j'aurai aussi une maison, une finca. Can Catoy Barreras, cerca de San Juan Bautista. Alors je ferai un AR Ibiza-Angers-Ibiza pour rameuter mes troupes. Là se passeront d'étranges choses... Pero, on en parlera un otra vez.
Flashback. Once upon a time...
L'art du plus court chemin
Pourquoi Ibiza ?
A la mi-décembre j'ai pris la décision de quitter la France pour vivre en Italie. Je peins, et je vis avec le mythe des Medicis, de Florence, de Rome... Faut que je me vaccine du truc. On a ramassé un petit pécule, Jennifer et moi, en bossant dans des bars interlopes, là où démerde + séduction = bingo.
Fin décembre 2000... En Italie, ça fait vite long feu, on a cherché un apparte en dilettante (de bar en bar). On finit par descendre la côte. On passe Rome, Naples...
A Sorrento, je décide brutalement que finalement ce sera l'Espagne. Pourquoi, ben parce que je veux voir le soleil se lever en regardant la mer. Idiot. Gros caprice, mais j'en démords pas. Qd je décide, je fonce. T'es avec moi, tu suis. Ou tu te couches. Finito.
On remonte en train jusqu'à la côte d'Azur. Là, je fais une de ces "crises de comportement irrationnel" qui, à l'époque, sont mon moteur (soy une Lamborghini). Et je frime au casino. Le Ruhl, le Carlton... Yes, ça le fait.
Génial, j'ai tout paumé. Presque. Camés jusqu'à la garde, on poursuit en train jusqu'en Espagne...
Plus grand-chose en poche. Barcelone. On vivote dans un hôtel minable. Quinze jours.
Deuxième semaine de janvier. L'hiver est rude, l'hôtel pas chauffé. Jennifer déprime grave, veut qu'on rentre en France. Elle pige pas qd je réponds : "Pourquoi ?"
Une nuit, je faiblis un peu. Et qd je faiblis... Bref ! Carrément désespéré, je sors, je veux la nuit solitaire, seule amante fidèle. Je marche en pleurant le long des quais. Ma nana se laisse aller, et moi, qu'allais-je faire ? On n'a plus de quoi payer l'hôtel, on crève de faim.
Sur le port il fait glacé, planqué sous mon blouson noir, je marche lentement, observant les rares imprudents. Je suis prêt à tous les forfaits.
Obscurité quasi totale, du cimetière le chat noir invisible...
Immenses carcasses noires des paquebots ! Pierres tombales de dragons antédiluviens ! Protégez-moi telle la matrice originelle !!!
Avec ferveur je touche les coques glacées déesses cathédrales, et caresse les chaînes énormes d'amarrage.
Quelle sensation de puissance, au bout des doigts...
Et soudain je vois écrit contre un hangar, à la craie sur un petit tableau noir : "Ibiza, 8000 Ptas".
Miracle !!! [8000 pésètes = 50 euros, NDLR] Miracle, car il nous reste pile 16000 Ptas, juste de quoi partir tous les deux dans cette île carrefour entre les mondes !!!
Et dans une île, pas de train pour se casser en fraude, pas de stop pour se déballonner...
Je suis rentré précipitamment à l'hôtel, fou de joie. L'issue, c'était un monde sans issue ! Une île ! Un aller simple pour il et elle, et puis, Ibiza, quel joli nom !
Jennifer pleure bcp, pas convaincue la fille de bourges... Le 23 janvier au matin, on débarque sur l'île. On n'a plus une thune, je ne connais pas la langue espagnole, on est à bout, au bout, tout au bout, et donc au tout début : enfin je respire !
Le lendemain, Jenny craque, elle passe un coup de fil à son father, se fait envoyer un mandat a tempo, et le soir je l'accompagne au bateau. Adieux rapides. Les bisous, et le truc, agiter un mouchoir, laisse tomber.
Adieu Jennifer. Le bateau rugit et s'éloigne. Waou, quelles ténèbres ! Seul, je jouis de ce morceau de fin du monde qui m'enveloppe. J'avais besoin d'être seul, et ne le savais pas. Je respire l'air frais, si doux, à pleins poumons, me laisse emporter par l'odeur enivrante de la nuit insulaire en plein hiver.
Être coupé du continent me dope.
Les lumières du ferry s'éteignent au loin. Mes forces décuplent. J'ai zéro centime, j'ai froid, j'ai faim, mais je suis seul, libre, je suis attentif... Les clameurs montent. Babylone hurle.
Je suis prêt, ma Reine, pour le combat.
Terence