Préambule.
La parodie, le foutage de gueule, le dérisoire, la dérision, l'autodérision... L'écriture, c'est aussi un jeu rigolo, des petits défis stupides qu'on se lance just for fun.
Genre, dis-moi Terence, chuis sûr que t'arriverais pas à écrire une parodie de polar américain...
Alors cette nuit, vers les 1 heure du mate, après cinq heures d'exercices physiques juste coupés le temps d'écrire un article posté à 22 h 15 -, silence total et relaxation - m'étant qd même
fait plaisir en mangeant (en plus des acides aminés et des protéines végétales en poudre) - réveillon oblige ! - une salade verte et un filet de limande bouilli...
... Je me suis prélassé douillettement dans mon bain chaud et sa montagne de mousse rose, quand soudain, amusé, vite fait j'ai attrapé un carnet et j'ai écrit ça :
Polar
Je crois avoir le crâne solide, vu les coups que j'ai pu y encaisser, mais le cri hystérique du Seiko rongeant les brumes de mes derniers whiskies m'est tjrs aussi pénible. Surtout au moment où
j'allais gamahucher Naomi Campbell. En rêve, bien sûr. Je fis fermer sa gueule d'un uppercut moite à mon réveil-matin et, d'un bond, me catapultai sur la moquette.
Ma chambre est si étroite que la porte brutalement ouverte - après avoir renversé deux bouteilles de scotch (vides, bien sûr) et un cendrier (plein) - vint me percuter le temporal sous la poussée
ahurie de Mc Combie.
Aussi affectueux qu'une mère poule dans un élevage, il se laissa tomber dans un fauteuil où, comme coussin, il prit mon pantalon fripé et ma chemise puante de sueur sous ses fesses aigües.
Remontant sa mèche et ses lunettes d'un double mouvement, il m'observa - sans se verser un verre ni s'allumer une clope. Le regard genre vicelard que ces ascètes de pacotille revêtent dans leurs
grands moments de jouissance : évaluer decrescendo et réduire à zéro les foireux intempestifs puant l'alcool, le sperme, le tabac et autres odeurs intimes.
- Jennifer Thompson-Rockfield, ça t'rappelle rien ?
- Si c'est la nana d'hier soir, elle se balade avec mon fric et mes chaussettes sales.
- Ca doit être elle parce qu'on l'a retrouvée sans fric, un bas très proprement roulé autour du cou.
- Et c'est tout ?
- C'est tout. Pas même une petite culotte ou un mot d'adieu. Sauf un nom sur une feuille de carnet.
- Le sien ou le mien ?
- Devine.
- Je parierais qu'tu vas être obligé d'te l'ver pour me laisser prendre mon pantalon.
- 'xact. Et vite. Il est déjà dix heures, et on aimerait t'autopsier avant midi.
***
Le plus coquet dans les bureaux de police, à part le sourire de la secrétaire, c'est les photos de l'orphelinat des fils de morts en service, la liste des morts à la guerre et autres joyeusetés,
pour bien montrer qu'il n'y a pas que les pourris : il y a aussi les disparus.
Pour ce qui est de la coquetterie, les deux zigues qui m'accompagnaient à la rythmique et au chant n'en cédaient rien à la créature de Frankenstein. Malheureusement j'étais aphone ce jour-là, et
ils durent meubler de back-vocals où j'appris comment la petite s'était fait dessouder.
A la sortie, je tâtais à mon front, un poil inquiet, les contours de l'oeuf de pigeon pondu par les cinq livres de phalanges d'un des golems siamois. Je croisai Mc Combie, lequel, rapport à la
légère nervosité de ses goliaths de banlieue, me fit des excuses aussi nettes et franches que ses cols de célibataire.
Je me méfie tjrs de ce genre de personnage, dont les airs caves et complexes servent de couverture à une détermination trop subtile pour ma matière grise cyrrhosée. S'il découvrait rarement le
vrai coupable, vous pouvez être sûrs qu'il ferait goûter au fauteuil alternatif celui qu'il avait décidé de prendre pour cible.
Et j'avais la désagréable impression de sentir, sous ses regards de myope, se dessiner des cercles concentriques sur ma poitrine.
Ayant interdiction de quitter la ville pendant l'enquête, je dus choisir entre me saouler et entreprendre ma propre enquête pour meubler le temps. Je choisis, plein de conscience professionnelle,
la première solution. Jamais on ne doit travailler gratis, sinon on risque de voir flamber le marché.
Comme je ne quitte de toute façon jamais la ville (sinon deux fois par an pour aller voir ma vieille m'ma dans le Middle West), je choisis le bar d'Humphy.
***
La folle squelettique mélangeait agréablement la parabole de bordel et la vulgarité mystique. Ses longues mèches tombaient comme un rideau déchiqueté sur son théâtre miteux. Et tout ça avec des
airs de gentilhomme ruiné empli d'un mépris qui n'avait d'égal que son orgueil de pochette-surprise.
Mais il savait servir les whiskies avec une rare maestria. Je m'en pris un double, qui vida la moitié de sa bouteille dans mon écuelle. Faisant tourner mon verre sur le comptoir, je me lançai
dans un Kandinsky pour formica et eau-de-feu tout en entamant mon couplet.
- Tu sais, la petite qui vient souvent ici en coup de vent, eh bien elle a pris froid dans les courants d'air...
- Ah ? me répondit-il, dithyrambique.
- Ouais. Et qd je dis "vient"... on la reverra pas de si tôt. Elle est morte. Ca lui est tombé sur les bronches et elle pouvait plus respirer. Pourtant elle s'était serré très fort un bas autour
de la gorge en guise de cache-nez.
- Une fille que tu connaissais ?
- Pas vraiment. Mais elle a eu la bonne idée de mourir avec mon nom délicatement calligraphié dans la main. Et la police, tu sais comment ils sont... Tu peux pas tirer une rafale sur quelqu'un
sans qu'on t'accuse d'avoir voulu le tuer. Dis donc, ce serait pas toi qui aurait refilé mon blase à une admiratrice en mal de frissons ?
- Tu sais, j'étais pas particulièrement son genre de victime qd elle venait ici. Trop vieux, trop expérimenté et pas du bon sexe, si tu vois.
- Mal. Mais raconte tjrs. J'adore les histoires salaces, surtout qd ça peut m'aider à me tirer d'un sale pétrin.
Dans un baragouin métaphysique genre "Devenez philosophe en dix leçons", il m'expliqua toute son importance dans une histoire où, à première vue, on n'avait même pas pensé à lui écrire une
figuration.
Néanmoins, j'en tirai un renseignement très intéressant : il est dommage qu'elle n'ait pas eu le temps de me joindre, car elle semblait avoir l'âme sensible et le tempérament volcanique.
***
En passant devant ma boîte, je pris les monceaux de lettres de mes admirateurs, pour la plupart secrétaires d'huissiers ou de créanciers, et, sous l'oeil furieux de ma
concierge, m'engouffrai dans l'escalier où elle tenait siège.
- Vous avez encore eu la visite de la police ce matin ?
- C'est mon métier, madame Brook.
- Un jeune homme que j'ai jamais vu est venu vous demander.
- Ici ? Pas à mon bureau ?
- Ma foi non. Vous savez ce que c'est.
- Ma foi non. Et vous ?
Je n'attendis pas qu'elle poursuive pour me précipiter sur mon palier, défoncer la porte et me mettre à l'abri de son discours postillonnant.
***
Je contemplais dubitativement mon tas de chaussettes sales, par la fenêtre me venait le chant grégorien mécanique et les sopranos des klaxons, les mouches voletaient de verres sales en restes de
sandwiches, lorsque la douce harmonie de mon foyer fut troublée par quelques coups frappés à ma porte.
Je glissai la main sur mon browning et observai le miroir qui, du coin de la pièce, me permet de vérifier la correction de mes hôtes.
(à suivre)
Terence
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